Les spatialités sont bleues comme une orange
Spatialities are blue like an orange
Espèces d’espaces, espèces de couleurs
« Espèces d’espaces » ! Jamais un ouvrage n’a tant bien qualifié la polysémie qui caractérise le terme d’espace que celui écrit par Georges Perec, questionnant nos relations à l’espace dans toutes ses dimensions, configurant un système des lieux et considérant un emboitement d’univers (Perec, 1974). De l’espace d’une seconde à celui galactique, en passant par l’espace architectural ou encore par celui sonore, l’espace semble, à travers le temps, négocier sa dynamique définitionnelle avec des notions comme celles de « lieu », de « forme » ou encore d’« environnement ». Visant tous à représenter des continuums aux rapports humains, ces termes qui balisent les sciences de conception telles que l’architecture, l’urbanisme, la géographie ou encore le paysage renvoient toutes à la complexité et à l’ambiguïté des limites de ces univers profondément humains. Tour à tour assertifs, intégratifs et pluriels, ces univers, selon la philosophie des sphères de Sloterdijk (Sloterdijk, 2011, 2014, 2016), façonnent une théorie générale des humains dans leur rapport à l’espace pour définir un « être-dans-l’espace » profondément imprégné par les phénomènes, les ambiances, ces entités « insaisissables » à la croisée du monde physique et du monde sensible (Thibaud, 2006). Cette appréhension de l’espace fait écho à d’autres visions des rapports humains à l’espace. Nous retenons tout particulièrement la notion de spatialité (Lussault, 2007) qui explore le rapport quotidien des individus à l’espace, soulignant comment leurs actions sociales sont intrinsèquement spatiales et contribuent à façonner cet espace. Si ces notions s’accordent toutes sur le fait que l’espace est une construction sociale, multiscalaire et sensible, façonnée par les pratiques de son usager et constitue bel et bien une spatialité, quid de la couleur ?
S’il est vrai que les longueurs d’onde constituent la base physique du phénomène chromatique, il n’en demeure pas moins que c’est leur interaction avec notre système visuel et leur interprétation par notre cerveau qui font que la couleur prenne forme. En effet, l’humain dans son rapport à l’espace, met en échec cette objectivité physique. Face à une même longueur d’onde, les êtres humains peuvent expérimenter différemment la couleur. Pour tout sens et pour celui visuel en particulier, chaque individu peut développer des connexions neuronales uniques qui détermineraient un large éventail d’associations spatio-chromatiques. Ces variations de la perception, ancrées dans le vécu, l’expérience et la mémoire, façonnent nos manières créatives d’être au monde. Si ces perceptions colorées sont identifiées pour certaines personnes comme des synesthésies, des particularités neurologiques stables où un sens en déclenche un autre, elles constitueraient pour tous un processus subjectif et intégratif (Hupé, 2012). Tel un palimpseste, elles se stratifient dans une logique plurielle et donnent forme à notre perception du monde qui nous entoure. La couleur s’avère être un élément dynamique qui participe à la création d’atmosphères, à la structuration de l’espace, à notre perception et à notre manière d’investir le monde. Ainsi, superposer une couleur à une forme donnée et saisir le sens de cette association définirait la couleur, non plus comme un simple attribut visuel universel, mais comme un fait culturel en construction (Gage, 2009) traduisant sa pluralité, comme celle des espaces.
Logiques des spatialités au prisme de la couleur
Face aux espèces d’espaces, il ne pourrait s’agir que d’espèces de couleurs. Ce constat est l’essence-même de la réflexion qui nourrit la rubrique « Spatialités et Couleur – SC » de l’Encyclopédie Numérique des Couleurs ENC : Dans la mesure où notre relation à la couleur ne peut être appréhendée qu’en la spatialisant, quelles sont ses logiques de construction ? Afin de répondre à cette question d’une manière précise et concise, nous faisons référence à Paul Eluard qui a défié les règles de la logique à travers la célèbre métaphore de son poème « La Terre est bleue comme une orange » (Eluard, 1926). Un élan d’enchantement amoureux a affecté les sens du poète et l’a emmené à inviter une variation perceptive inattendue, en l’occurrence l’association entre la forme ronde de la Terre et la couleur orange du fruit de l’orange, lui aussi sphérique, à s’installer dans ses vers. Cette image, bien que pouvant sembler surréaliste, a fini par rencontrer la réalité scientifique. En 1955, le magazine Life révélait au public les teintes bleues naturelles de la planète Terre vues de l’espace. Tout compte fait, et trente ans après, la comparaison établie par P. Eluard n’était pas anodine : si la forme ronde de la Terre était connue depuis très longtemps, la couleur, elle, est passée du statut surréaliste à celui réel. Ainsi, l’image poétique n’est pas si surréaliste finalement. Elle reflète parfaitement la forte résonance que deux univers, à priori que tout oppose, entretiennent. Et si résonner avec le monde qui nous entoure, et avec sa composante chromatique en particulier, est la base structurante de toute spatialité ?
Cette résonance entre l’imaginaire et le monde physique est au cœur de notre approche. D’une relation évoquant une simple spatialité s’exprimant à travers la couleur, nous envisagerions une relation triptyque entre le ressenti de l’être-humain, la couleur et l’espace qui les englobe. Cette perception pourrait s’expliquer en convoquant le concept de « Résonance » développé par le philosophe allemand Hartmut Rosa. La définition de la « Résonnance » selon H. Rosa, étant : « un mode d’être-au-monde, c’est-à-dire un type spécifique de mise en relation dans laquelle le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement » (Rosa, 2018). Ainsi, pour que les passerelles entre les spécialités que convoquent la rubrique SC de l’ENC à travers ses typologies macrosphériques, microsphériques et atmosphériques se tissent, il est impératif que l’être-humain et son enveloppe spatiale résonnent avec la couleur. Cette résonance des univers humains colorés serait régie dans le cadre d’un « système hiérarchique ouvert » (Koestler, 1967) : L’usager perçoit son environnement chromatique à travers un emboîtement de systèmes (holons) où sa liberté de l’expérimenter est toujours en négociation avec celle des autres usagers avec qui il le partage. Cette dimension du partage (Thibaut, 2013) confère aux spatialités chromatiques son caractère holarchique qui fait que l’humain, l’espace et la couleur sont en permanente négociation de leurs conditions d’affirmation, d’imprégnation et de transformation : Être affecté par une couleur dans un espace donné, être dans une logique de « résonance avec » la couleur.
Un nexus chromatique
Pensée à son tour comme un espace virtuel qui accueille des visions transdisciplinaires de la couleur, le rubrique « Spatialité et Couleur » incarne un hub connectant l’humain, l’environnement et la couleur dans une résonance partagée. La couleur devient un medium qui structure la spatialité et embrasse la pluralité des perceptions. Cette résonance chromatique se cristallise à travers les travaux qui alimentent notre rubrique en proposant des recherches au cœur des transformations spatiales dictées par l’effet que produit la couleur sur l’être humain, des recherches entre contributions à l’échelle des espaces matériels (matérialité architecturale, urbaine, territoriale, paysagère, géographique etc.) et celles à l’échelle des quasi-espaces (immatérialité poétique, numérique, artistique, psychologique, sémiotique etc.) en passant par l’échelle des espaces ambiants (phénomènes lumineux, sonores, olfactifs, aérodynamiques, thermiques etc.), le nœud réflexif de notre rubrique SC positionne la couleur comme un outil de conception et un levier de transformation spatiale au service de ses concepteurs, de ses gestionnaires et de ses acteurs.
La vision « résonnante » des spatialités que propose la rubrique « Spatialité et Couleur » met en exergue la nature du rapport d’imprégnation entre l’espace considéré et la couleur étudiée, ainsi que son évolution dans le temps. Elle propose un panel de travaux qui expriment la dimension située en perpétuelle expansion de la couleur pour une mise en conception « colorée » de l’espace selon une pratique conceptuelle donnée. Ainsi, si nos spatialités sont bleues comme une orange, les compétences usagères qu’elles engrènent sont profondément créatives, ancrées dans l’entrelac d’une double cognition (Damasio, 2021) : une cognition basée sur la manipulation de schémas explicites d’information et de représentations sensorielles et une cognition non explicite, inaccessible à l’inspection mentale et dont dépend la quasi-totalité de la vie sur terre, aujourd’hui comme hier. La rubrique SC est une invitation hybride, entre sciences et arts, à se loger dans cet interstice.
Bibliographie
- Damasio, A. (2021). Sentir et savoir : Une nouvelle théorie de la conscience. Odile Jacob.
- Eluard, P. (1966). Capitale de la douleur, suivi de L’Amour la poésie (A. Pieyre de Mandiargues, Préf.). Gallimard. (Ouvrage original publié en 1926).
- Gage, J. (2009). La couleur dans l’art. Thames & Hudson.
- Hupé, J.-M. (2012). Synesthésie, expression subjective d’un palimpseste neuronal ? Médecine/Sciences, 28(8-9), 765-771. https://doi.org/10.1051/medsci/2012288019
- Koestler, A. (1979). Janus : Esquisse d’un système. Calmann-Lévy.
- Lussault, M. (2007). L’homme spatial : La construction sociale de l’espace humain. Éditions du Seuil.
- Perec, G. (1974). Espèces d’espaces. Éditions Galilée.
- Sloterdijk, P. (1998). Sphären I, Blasen, Mikrosphärologie. Suhrkamp.
- Sloterdijk, P. (1999). Sphären II, Globen, Makrosphärologie. Suhrkamp.
- Sloterdijk, P. (2004). Sphären III, Schäume, Plurale Sphärologie. Suhrkamp.
- Thibaud, J.-P., & Duarte, C. R. (2013). Ambiances urbaines en partage : Pour une écologie sociale de la ville sensible. MétisPresses.
- Thibaud, J.-P. (2016). En quête d’ambiances. MétisPresses.

