Vues des philosophes chinois pré-Qin sur la couleur

Views of Pre-Qin Chinese Philosophers on Color

Résumé :

Les philosophes chinois de l’antiquité portent des regards différents sur les couleurs. Leurs réflexions sur les valeurs chromatiques sont liées à leurs visions du monde et de la vie, et inséparables de leurs conceptions philosophiques, idées politiques ou principes moraux. Il s’agit de montrer que les pères fondateurs de la philosophie chinoise accordent une attention particulière aux couleurs, car elles ont des fonctions non seulement poétique et esthétique mais aussi philosophique, politique et éthique.

Abstract :

Ancient Chinese philosophers have different views on colors, and their reflections on chromatic values ​​are linked to their conceptions of the world and life, inseparable from their philosophical conceptions, political ideas or moral principles. It is a question of showing that the founding fathers of Chinese philosophy pay particular attention to colors which have not only poetic and aesthetic functions but also philosophical, political and ethical ones.

L’interprétation de la couleur par les érudits pré-Qin reflète leur philosophie et leur compréhension de l’univers et de la vie. Les couleurs jouent un rôle important sur la pratique de la vertu dans la vie sociale, la cultivation personnelle et les relations qu’entretiennent les êtres humains entre eux et avec la nature. Si les couleurs sont capables de rendre une personne heureuse ou triste, elles peuvent également la rendre vertueuse ou mauvaise. D’où l’importance de comprendre les valeurs positives et négatives des couleurs et d’en explorer à bon escient les ressources.

Couleurs comme emblèmes des valeurs morales chez Confucius

Dans Les Entretiens de Confucius, le Socrate chinois recommande : « Ne regardez rien de contraire aux rites. » (非礼勿视, 12-1) pour pratiquer la vertu suprême. Il a préconisé également l’utilisation des rites pour réglementer l’utilisation des couleurs et a voué un culte aux cinq couleurs fondamentales « vert, rouge, jaune, blanc et noir » (青、赤、黄、白、黑). Selon Confucius un homme d’honneur doit faire attention à son habillement, à la correspondance des couleurs à l’intérieur et à l’extérieur, et à la texture de son vêtement qui doit faire écho aux qualités de couleurs. Avec une tunique noire il doit porter une peau d’agneau ; avec une tunique blanche, une peau de daim, tandis que les vêtements jaunes doivent être associés à une peau de renard. (缁衣羔裘,素衣麑裘,黄衣狐裘, 10-6) Un gentilhomme doit également faire attention à son habillement d’été et porte une veste par-dessus de son sous-vêtement fin et transparent (当暑, 袗絺绤, 必表而出之, ibid.). Un gentilhomme ne met pas de revers mauves ni violets à sa tunique ; pour ses vêtements d’intérieur, il n’emploie ni la couleur rose ni la couleur pourpre (君子不以绀緅饰,红紫不以为亵服, ibid.). Aux yeux de Confucius, un homme d’honneur doit avoir des vêtements décents et une personnalité noble. Sans vêtements décents, il n’y aura pas de différence entre un homme d’honneur et un vulgaire campagnard. Mais, pour Confucius, la beauté extérieure doit aller de pair avec une personnalité noble, car ce n’est que lorsque le « wen » (culture) et le « zhi » (nature) sont unifiés et équilibré qu’il peut y avoir de l’harmonie, le plus haut niveau de la valeur esthétique (中和为美) : « Le Maître dit : Quand le naturel l’emporte sur la culture, cela donne un sauvage ; quand la culture l’emporte sur le naturel, cela donne un pédant. L’exact équilibre du naturel et de la culture produit l’honnête homme. » (质胜文则野,文胜质则史。文质彬彬,然后君子。6-18) Si Confucius accordait autant d’attention aux vêtements, ce n’était pas qu’il s’intéressait à la mode, mais que dans les temps anciens, la couleur des vêtements était une sorte de contenu politique capital.

Conception philosophique de Mozi sur la couleur

Mozi, le grand adversaire de Confucius, utilisait « l’encre » (墨), qui signifie obscur, sombre, noir, comme son patronyme, et comme le nom de l’école moïste dont il fut chef de file. Il utilisait également le blanc et le noir pour mettre en évidence concepts philosophiques et principes moraux. Dans le Mozi, « Feigong I » (Critique de la guerre offensive, A), il affirme :

« … supposons que quelqu’un, voyant un petit objet noir, il dise qu’il est noir, mais que voyant plusieurs objets noirs, il dise qu’ils sont blancs. Cela impliquerait nécessairement qu’il ne sait pas discerner le blanc du noir. Supposons que goûtant une petite bouchée amère, il dise qu’elle est amère, mais que goûtant plusieurs bouchées amères, il dise qu’elles sont sucrées. Cela impliquerait nécessairement qu’il ne sait pas discerner le sucré de l’amer. Or les [dignitaires] savent critiquer des actions mineures critiquables, alors qu’ils ne savent pas critiquer une action aussi grave et critiquable qu’une guerre contre un état. Ils la célèbrent avec complaisance, la qualifiant de juste. Peut-on dire qu’ils savent discerner le juste de l’injuste ? Cela permet de savoir que les dignitaires du monde manquent de discernement car ils confondent le juste de l’injuste. » (Ch. 17)

Au début du chapitre « Suo ran » (La teinture dans laquelle on plonge), portant sur la cultivation personnelle, on trouve ce passage significatif : Maître Mo, en voyant quelqu’un qui teignait de la soie, dit en soupirant : « Dans cette teinture bleue, elle deviendra bleue ; dans une teinture jaune, elle deviendra jaune. La couleur s’altère en fonction de [la teinture] dans laquelle on l’immerge. On l’immerge cinq fois, et voilà que forcément elle changera de couleur cinq fois. Ainsi, il est inadmissible d’appliquer de la teinture à la légère. » (Ch. 3)

Jin zhu zhe chi, jin mo zhe hei (近朱者赤近墨者黑) est un proverbe chinois fort populaire, qui veut dire : ceux qui sont proches du cinabre deviennent rouges, ceux qui sont proches de l’encre deviennent noirs. C’est une métaphore selon laquelle se rapprocher des bonnes personnes peut rendre les gens bons, et se rapprocher des mauvaises personnes peut rendre les gens mauvais. Cela signifie que l’environnement social, objectif a une profonde influence sur le comportement des gens. Ce qui est évidemment très proche de la pensée de Mozi qui défend en général une vision volontariste de l’être humain en mettant l’accent sur l’influence déterminante du milieu subie par les individus et les entités politiques. Mozi s’est senti triste quand il a vu de la soie teinte. Il pensait que la soie blanche pouvait être teinte en noir, en jaune ou en cinq couleurs, et qu’elle deviendrait une soie en cinq couleurs. Plus tard, les expressions « triste pour teindre la soie, triste pour la teinture de la soie, triste pour la soie unie, pleurer pour teindre la soie, tristesse de Mozi etc » ont été souvent utilisées par des poètes pour exprimer le sentiment d’être affecté par des mœurs et coutumes et de se sentir incapable de s’en sortir. Par exemple, le deuxième poème de « Yong Huai » de Ruan Ji : « Yang Zhu pleurait regrettant d’avoir mal choisi sa route ; / Mozi chagrinait voyant teindre la soie. » (杨朱泣歧路,墨子悲染丝。) ; « Poèmes de style ancien, 59 » de Li Bai : « Affligé, je pleure face aux routes qui se bifurquent ; /avec tristesse, je déplore la soie unie. (恻恻泣路歧,哀哀悲素丝。) ; « Les routes se bifurquent vers le nord et le sud et la soie unie est facile à changer de couleur. (路歧有南北,素丝易变移。) etc.

Rejet des cinq couleurs par Laozi

Dans le Dao de jing (Tao-tö king), Laozi (Lao-Tseu) dit : « Connais le blanc, adhère au noir. Sois la norme du monde. » (知其白,守其黑,为天下式) (Ch. XXVIII) Le paradigme du monde fait référence à l’ontologie du monde, qui est le « Tao ». Selon Laozi, ce n’est qu’en sachant ce qu’est la luminosité et en étant capables de se contenter de l’obscurité que nous pourrons devenir un paradigme pour le monde. Laozi utilise le noir et le blanc pour expliquer ses principes de comportement social et le concept du Yin et du Yang. En tant que bon philosophe qui doute tout et demeure sceptique à l’égard des choses et des désirs matériels, Laozi préfère la simplicité et la vacuité et rejète les cinq couleurs, les cinq tons, les cinq saveurs etc. comme en témoigne cette déclaration: « Les cinq couleurs aveuglent la vue de l’homme, les cinq tons assourdissent l’ouïe de l’homme, les cinq saveurs gâtent le goût de l’homme, les courses et les chasses égarent le cœur de l’homme… » (五色令人目盲;五音令人耳聋;五味令人口爽;驰骋畋猎,令人心发狂) (Ch. XII) Selon le système de correspondances traditionnel, associé à l’Eau, au Nord, à l’Hiver, au Guerrier noir, à l’obscurité et au mystère du ciel, le noir est une couleur non seulement appréciée par le Premier Empereur de Chine, Qinshihuangdi, qui en fait emblème chromatique de la dynastie Qin, mais aussi par le vieux maître du taoïsme : « La bonté suprême est comme l’eau / qui est apte à favoriser tous les êtres / et ne rivalise avec aucun. » (Ch.VIII); ou « Obscurcir cette obscurité, / Voilà la porte de toutes les subtilités. » (Ch. I) ou encore « Le génie de la vallée ne meurt pas. Là réside la femelle obscure. / Dans le huis de la femelle obscure, / réside la racine du ciel et de la terre. » (Ch.VI). Comme au point de vue taoïste les couleurs opposées symbolisent non le dualisme intrinsèque de l’être mais la dualitude des contraires unis, associés à l’Ouest et au Nord, le blanc et le noir sont marqués par une relation à la fois antithétique et complémentaire, tout comme le rouge et le vert qui sont souvent mis en parallèle pour souligner leur contraste et leur complémentarité.

Choix de Zhuangzi en matière de couleurs

Dans ses écrits lyriques et plein de rêveries, Zhuangzi (Tchouang-Tseu) utilise une riche palette de couleurs pour expliquer ses idées philosophiques. Refusant de classer les couleurs colorées en statuts supérieurs et inférieurs, maître Zhuang a observé toutes choses avec un esprit aussi clair qu’un miroir, en particulier les couleurs dans la nature, et a dépeint de manière vivante l’authenticité et la diversité du monde vivant. Dans le Zhuangzi on trouve un grand nombre de mots de couleur et de types variés, dont les principaux mots de couleur sont une quinzaine : cang, bleu, blanc, jaune, rouge, noir, uni, noir, li, violet, vermillon, zi, cyanose, cinabre et ru. Les statistiques sur les mots de couleur dans l’œuvre de Zhuangzi montrent que la couleur est mentionnée dans 26 chapitres, 8 fois dans les chapitres intérieurs, 30 fois dans les chapitres extérieurs et 23 fois dans les chapitres divers, pour un total de 61 fois. Triant les mots de couleur dans le Zhuangzi et classant les « cinq couleurs », on constate que le blanc et l’uni appartiennent à la famille blanche, le jaune à la famille jaune, le rouge, le vermillon, la cyanose, le cinabre et le violet à la famille rouge, le vert et le bleu pâle à la série du cyan, et le noir, le zi, le li, le ru et le xuan à la gamme du noir. Le nombre d’apparitions des cinq types de mots de couleur dans le Zhuangzi est donc : vert 11 fois, rouge 5 fois, jaune 10 fois, noir 13 fois et blanc 22 fois (Zhong, 2020).

Comme le montrent les statistiques ci-dessus, le blanc semble la couleur préférée du maître Zhuangzi, et cela peut être expliqué sous trois aspects : la pensée philosophique taoïste valorisant le naturel et l’originel, l’ancienne coutume sociale du « peuple de l’époque Yin vénérant le blanc » et le choix de valeur vénérant la nature par Zhuangzi. Premièrement, du point de vue du système idéologique, Zhuangzi adhère au point de vue de Laozi selon lequel « les cinq couleurs aveuglent la vue de l’homme » et déclare dans « Tian xia » que « les cinq couleurs troublent les yeux et rendent la vue floue » (五色乱目,使目不明), estimant que les cinq couleurs perturberont la vision des gens, rendant leurs yeux incapables de voir clairement et faisant perdre leur nature naturelle. Zhuangzi évite les couleurs compliquées et entremêlées, et affirme son goût pour un « blanc » naturel et authentique. Deuxièmement, la coutume sociale selon laquelle « les gens des Yin préféraient le blanc » inspire aussi la préférence du maître Zhuang pour la couleur blanche. Dans les inscriptions sur os d’oracle des ruines de Yin, il y a beaucoup plus de documents sur les animaux et les plantes blancs que sur d’autres, car les habitants de la dynastie Yin appréciaient le blanc. Lorsqu’ils offraient un sacrifice aux ancêtres ou aux esprits, les Yin utilisaient des animaux sacrificiels blancs et portaient des vêtements sacrificiels de la même couleur pour exprimer leur foi avec une piété pure et simple. Le blanc était considéré comme une couleur sacrée offerte par le ciel, représentant la noblesse, et le blanc pur reflétait la ferveur des sacrificateurs. La couleur blanche avait donc une grande importance dans les croyances des gens de cette époque lointaine et devait exercer une influence profonde sur Zhuangzi et ses contemporains. Enfin, la quête spirituelle visant à défendre la nature est le choix de valeur du compère de Laozi préférant le blanc. Dans le spectre des couleurs, le blanc est la couleur unie la plus simple de la nature, et se fond facilement dans toutes choses, ce qui coïncide naturellement avec la conviction du maître Zhuang de « suivre la nature des choses » (顺物自然) (« Ying di wang »), qui est au cœur de sa philosophie. Dans « Ren shi jian » il affirme : « Une pièce vide devient blanche et le bon augure s’arrête » (虚室生白,吉祥止止). Lorsqu’un état d’esprit vide et lumineux émet une lumière naturelle d’un blanc pur, le bon augure s’émerge dans le cœur vide et lumineux. Selon Zhuangzi, le blanc n’est pas seulement la lumière naturelle claire et pure, mais aussi l’état d’esprit naturel calme et éthéré et la nature pure et simple de la nature naturelle. L’état d’esprit clair et pur symbolisé par le blanc est un état spirituel dans lequel les gens peuvent transcender les limites de la réalité, pénétrer les limites de la vie et parcourir librement le ciel et la terre pour atteindre la transcendance.

Si le blanc peut le mieux représenter la voie naturelle de Zhuangzi, le philosophe taoïste ne valorise pas seulement la couleur blanche. Selon maître Zhuang, les couleurs présentées par la vie elle-même sont une façon de parler de la nature, et chacune a sa propre beauté et sa propre valeur d’existence. Il a soigneusement observé la profondeur, la lumière et l’ombre, ainsi que les changements dans les couleurs des choses. Il a non seulement prêté attention aux attributs des couleurs, mais également prêté attention aux différences de niveaux de lumière et d’obscurité. Dans le monde décrit par le père taoïste, il y a des pêcheurs aux sourcils blancs comme neige, des fonctionnaires sacrificiels en robes noires, des pins et des cyprès verts en hiver et en été, de l’herbe nouvelle et verdoyante, des grues blanches à couronne rouge, des corbeaux noirs de jais et un étalon au pelage bigarré avec un sabot rouge, et le dragon noir de l’abîme de neuf abysses… Dans les yeux de Zhuangzi les couleurs reviennent à leur nature originelle. Elles ne sont plus seulement combinées avec le yin et le yang, les cinq éléments, les cinq directions et les cinq saisons pour en tirer des significations particulières. Elles ne sont plus attachées à des fins utilitaires externes qui obscurcissent leur beauté naturelle.

Conclusion

N’est pas Zhuangzi, ou Laozi, Mozi, Confucius, qui veut et certains mythes ont la vie dure. Comme selon la théorie de correspondances, le blanc est associé à l’Ouest, et l’ouest étant l’endroit où le soleil se couche et le séjour des morts, « Retourner à l’ouest » est devenu une expression euphémique pour dire « décéder ». Si la grue blanche évoque la pureté et l’innocence, elle est aussi l’emblème des immortels taoïstes, et en ce sens, jiahe xigui, évoque aussi la mort d’une personne qui retourne à l’ouest à dos de grue. En correspondance avec l’Ouest, le blanc est associé longtemps au deuil, comme en témoignent les habits de deuil blancs, les bannières blanches et les couronnes de fleurs blanches lors des funérailles. En correspondance avec l’automne, le blanc est associé aussi à la vieillesse, parce que cheveux et barbes ont blanchis avec l’âge, et à la maladie et à la mort, à travers le teint pâle des malades ou les ossements blancs des morts. Mais sous l’influence de l’Occident moderne, le blanc symbolise aussi de nos jours en Chine la pureté et l’innocence. Le mariage en blanc est même à la mode dans les grandes villes. Ce qui explique bien la fluidité, la flexibilité et la complexité des symboles, capables de se métamorphoser, de se régénérer, de revenir, et marqueurs culturels des changements de mœurs et des mentalités aussi bien individuelles que collectives.

Bibliographie

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