Les Cinq Couleurs fondamentales
The Five Fundamental Colors in the Chinese Imagination
La symbolique des couleurs dans l’imaginaire chinois est étroitement liée à la notion des Cinq éléments fondamentaux régulateurs de l’Univers, qui constitue le fondement de l’imaginaire chinois et de la culture chinoise. Selon la cosmogonie chinoise traditionnelle, il existe des correspondances intimes entre toutes les choses matérielles et spirituelles : les agents, les directions, les saisons, les planètes, les notes de musique, les saveurs, les viscères, les vertus constantes… et les couleurs. Dotés de multiples significations philosophique, anthropologique et psychologique, le rouge, le jaune, le vert, le noir et le blanc constituent en Chine les cinq couleurs fondamentales.
The symbolism of colors in the Chinese imagination is closely linked to the notion of the Five fundamental regulatory elements of the Universe, which constitutes the foundation of the Chinese imagination and Chinese culture. According to traditional Chinese cosmogony, there are intimate correspondences between all material and spiritual things: agents, directions, seasons, planets, musical notes, flavors, viscera, constant virtues… and colors. With multiple philosophical, anthropological and psychological meanings, red, yellow, green, black and white constitute the five fundamental colors in China.
En Chine, les couleurs ont des fonctions sociales importantes et des significations symboliques fondamentales dans la transmission de la culture traditionnelle. En terme général, le rouge symbolise la bonne fortune, le bonheur, la prospérité et la célébration. C’est une couleur très positive et souvent utilisée lors des festivals comme la fête du printemps, et des occasions spéciales comme le mariage. Le jaune est associé à la royauté et à la noblesse. C’était autrefois la couleur de l’empereur et elle représente le pouvoir et la dignité. Le vert symbolise la nature et le renouveau et évoque par là le printemps, la jeunesse, et le début de l’année. à l’opposition du rouge, le blanc symbolise le deuil, la tristesse, et la mort et il est souvent porté lors des funérailles. à l’opposition du blanc, le noir est aussi associé au mystère, au malheur et à la tristesse et il est également porté lors des funérailles. Mais si on examine ces couleurs en profondeur, on s’aperçoit vite que leurs fonctions sociales, leurs significations philosophiques et symboliques sont loin d’être si simples et si claires, au contraire elles ont des dimensions beaucoup plus variées et une grande complexité émotionnelle, dont les origines peuvent remonter à un passé fort lointain, et impliquent des interprétations divergentes parfois contradictoires, ce qui est somme toute dans la nature de tout symbole.
Le système de correspondances traditionnel chinois
En fait, dans l’imaginaire chinois, les Cinq Agents ou éléments (Wuxing 五行): Eau, Feu, Bois, Métal et Terre, sont traditionnellement mis en correspondance avec d’autres catégories de phénomènes ou de notions fondamentales: les Cinq Directions: Nord, Sud, Est, Ouest et Centre; les Cinq Planètes: Mercure, Mars, Jupiter, Vénus et Saturne; les Cinq Saisons: Hiver, été, Printemps, Automne et Fin d’été; les Cinq Animaux sacrés: Guerrier Noir, Oiseau Rouge, Dragon Vert, Tigre Blanc et Dragon Jaune; les Cinq Vertus Constantes: Sapience, Esprit Rituel, Bonté, équité et Sainteté; et surtout les Cinq Couleurs (Wuse 五色), qui nous intéressent particulièrement ici: Noir, Rouge, Vert, Blanc et Jaune.
L’un des grands classiques chinois, le Shu-Yiji (《书·益稷》), note : « Les cinq couleurs vives (wucai) sont utilisées comme cinq couleurs (de base) pour faire des vêtements. » Selon l’exégèse appliquée à cette phrase par Sun Xingyan, un célèbre érudit des Qing, « Les cinq couleurs sont appelées vert à l’est, rouge au sud, blanc à l’ouest et noir au nord. Le ciel est appelé xuan, la terre est appelée jaune, et le xuan vient du noir, donc les six avec le jaune et sans le xuan forment cinq. » Les « cinq couleurs » sont donc le vert, le rouge, le jaune, le blanc et le noir. Elles apparaissent souvent sous une forme large dans les documents pré-Qin, et comprennent de nombreux types de couleurs, et lorsqu’il faut délimiter les couleurs spécifiques, les cinq couleurs sont limitées par le concept de « couleurs fondamentales » (正色).
Lien du système de correspondances avec le Yijing ou Livre des Mutations
Comme nous l’avons souligné ailleurs, contrairement à la notion occidentale des Quatre points cardinaux, points de repère de l’Univers, nord, sud, est, ouest, le monde chinois est orienté vers Cinq Directions : Nord, Sud, Est, Ouest avec en plus le Centre au milieu. Cette différence entre quatre et cinq nous semble fondamentale pour comprendre la divergence profonde entre l’esprit occidental, héritier de la logique du tiers exclu, et la pensée chinoise, habituée à la logique du tiers inclus, dont le fameux Tai ji tu (太極图)constitue un exemple éclatant. Pour la Chine « au commencement (in principio) n’était ni le logos créateur et dominateur des choses (res), tel celui de la Bible, ni le logos socratique établissant les êtres sur des solides et immuables modèles polyédriques platoniciens (cube, tétraèdre, octaèdre…) totalement « exclusifs » les uns des autres. Ces deux logos se caractérisent par l’exclusion dia-lectique et réciproque de l’« être » et du « ne pas être », sans qu’il y ait de tierce solution donnée. C’est une dualité radicale entre deux pôles : l’être et le néant, le vrai et le faux. Tout autre est la dualitude chinoise figurée par le Premier Auguste mythique Fuxi dans le Tai ji (太極 le Faîte Suprême) qui constitue l’entité fondamentale et la grande origine première de tout ce qui est, et configuré par un cercle diamétralement divisé par une ligne serpentine (un S) en deux parties imbriquées, donc complémentaires. De plus à l’intérieur de chacune de ces parties figure, pour confirmer cette dualitude interdépendante, un point (ou une figue du Tai ji en miniature) à la couleur de la partie adverse. Les deux parties constitutives du Tai ji sont appelées Yang et Yin représentés par deux lignes, Yang symbolisé par une ligne continue —, Yin symbolisé par une ligne discontinue ou brisée – -. Ces deux lignes, paire et impaire, attestent de la présence quasi constante (6 sur 8 des Trigrammes (Ba gua 八卦) et 62 sur 64 des Hexagrammes (Liushisi gua 六十四卦) de la dualitude constitutive de tout phénomène de l’Univers, que traite le Yi jing (易經) ou Livre des Mutations. D’une certaine façon, toute chose peut être considérée comme étant une dualitude composée de deux forces, l’une Yin et l’autre Yang. Dans ce sens-là, on peut aller jusqu’à dire que toute chose est modélisée par le Tai ji. Dans l’espace, l’Univers infini et illimité est le Grand Tai ji, tandis que la plus infime poussière est le Petit Tai ji. Dans le déroulement de temps, l’ensemble du passé, du présent et du futur constitue le Grand Tai ji, tandis que l’instantané d’un clin d’oeil forme le Petit Tai ji. Non seulement les choses en elles-mêmes, mais également les qualités propres à ces choses ainsi que leurs relations réciproques, et aussi les relations liant ces relations entre elles, tout cela peut encore être considéré comme Tai ji: le Tai ji est bien modèle symbolique de toute chose et de toute couleur. Quoique couleurs secondaires ou achromatiques, le blanc et le noir jouent un rôle primordial dans la conception chinoise de l’univers comme le résume et illustre le fameux Tai ji tu ou image du Faîte (l’Harmonie) Suprême, reflétant l’association concordante et conciliatrice et la dualitude du Yang et du Yin, du Ciel et de la Terre, du jour et de la nuit, de l’adret et de l’ubac d’une même montagne etc. (Sun, 2004, p. 163). Par rapport au rouge, au vert et au jaune, le blanc et le noir sont yin, mais entre le blanc et le noir, c’est le blanc qui symbolise le yang, la lumière, l’élévation, le masculin, le chaud, le haut… et le noir renvoie au yin, à l’ombre, à la profondeur, au féminin, au froid, au bas, etc.
Conclusion
L’idée de correspondances entre toutes choses, comme celle de l’ordre et de la plénitude, est chère à la pensée chinoise, que ce soit dans les argumentations politiques ou éthiques confucianistes ou dans les rêveries poétiques ou métaphysiques taoïstes. C’est pourquoi le poème de Baudelaire « Correspondances » attire tant d’échos sympathiques en Chine : « Comme de longs échos qui de loin se confondent… les parfums, les couleurs et les sons se répondent… » Il en est de même pour le sonnet de Rimbaud « Voyelles », qui révèle entre autres la fascination du jeune poète pour la synesthésie du célèbre poème de Baudelaire, et qui a touché et inspiré tant de poètes chinois modernes.
En effet, l’’idée de correspondance entre des choses différentes est universelle et omniprésente dans toutes les civilisations et cultures. Si dans la Chine ancienne, l’est, le sud, l’ouest, le nord et le centre correspondaient aux couleurs verte, rouge, blanche, noire et jaune, les Mayas associaient respectivement l’est, le nord, l’ouest et le sud au rouge, au blanc, au noir et au jaune. La Renaissance européenne développa une symbolique complexe liée aux différents planètes et métaux : jaune / Soleil, or ; blanc / Lune, argent ; rouge / Mars, fer ; bleu / Jupiter, étain ; noir / Saturne, plomb ; vert / Vénus, cuivre ; pourpre / Mercure, mercure. D’après Böckler (1688), l’or ou le jaune correspondent à la vertu, à l’entendement, au prestige et à la dignité; le blanc ou l’argent à la pureté, l’innocence, la joie; le rouge au « feu dévorant de la vertu » et au « cœur dévoué à Dieu et prêt à verser son sang pour la parole divine »; le bleu à la constance, la fidélité, la science et le « recueillement profond face à Dieu »; le noir à la tristes, l’humilité, le malheur, le danger; le vert à la liberté, la beauté, la gaité, la santé, l’espoir et la clémence; le pourpre ou le violet à l’« habit royal »…
Bibliographie
- Cazenave, M. et al. (1999), Encyclopédie des symboles, Paris (France), Le Livre de Poche-La Pochothèque, 818 p. (Encyclopédies d’aujourd’hui).
- Durand, G. (2015, 6e édition), L’imagination symbolique, Paris (France), PUF, 132 p. (Quadrige).
- Durand, G. (2020, 12e édition), Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris (France), Armand Colin, 507 p.
- Durand, G., Sun, C-Y. (2000). Mythe, thèmes et variations, Paris (France), Desclée de Brouwer, 271 p. (Sociologie du quotidien).
- Fischer, H. (2019). Les couleurs de l’Occident. De la Préhistoire au XXIe siècle, Paris (France), Gallimard, 512 p. (Bibliothèque illustrée des Histoires).
- Fischer, H. (2023). Mythanalyse de la couleur, Paris (France), nrf Gallimard, 432 p. (Bibliothèque des Sciences humaines).
- Pastoureau, M. (2022), Jaune – Histoire d’une couleur, Paris (France), Points, 288 p. (Points Histoire).
- Pastoureau, M., Simonnet, D. (2014). Le petit livre des couleurs, Paris (France), Points, 121 p. (Points Histoire).
- Sun, C-Y. (2004), Essais sur l’imaginaire chinois, Paris (France), You Feng, 206 p.

